Tenebrae

Tenebrae
Elle a attendu patiemment, au coin de la rue, immobile.
Le dos contre la pierre, elle a observé les lampadaires tremblotants dessiner sur les murs d'étranges arabesques.
Les reflets de lune s'usant sur les pavés, n'étaient pour elle que les illustrations réelles de la luminosité malsaine qui couvrait chacun de ses cauchemars, les récents, ceux dont elle se souvenait avec une inquiétante acuité.
Un vent léger mais froid la transperçait insidieusement, s'infiltrant entre les mailles du manteau de laine dont elle s'était saisie en sortant de chez elle.
Soufflant, glissant sur les côtes, les hanches, embrassade glaciale, il offrait le soutien d'une étreinte dont on ne veut plus mais que l'on peut se résoudre à chasser.
Cigarette à la main, elle observait l'incandescence s'affadir sous la bruine pour mieux la raviver, au dernier instant, du bout des lèvres.
Respiration curieuse, elle lui rendait la vie, tout en perdant la sienne.
Son maquillage avait coulé, regard de suie et peau de terre, peu importait.
Dans cette rue, elle n'était rien, ni personne, juste un corps drapé de l'espérance dérisoire de le voir apparaître.
Suspendue à des cendres.
Une porte s'est ouverte.
Une silhouette en est sortie.
Elle l'a suivie de loin, marchant avec les ombres.
Elle savait que c'était lui, mais ne le reconnaissait pas.
Ou plutôt, elle ne le connaissait plus.
Il marchait d'un pas rapide, décidé, aurait-elle pu dire.
Fuyant, aurait convenu également.
Il franchissait les intersections, marchait au milieu des rues, ne s'arrêtant que rarement.
Et puis, il disparut.
Arrivé au coin d'une rue, en pleine lumière, il ne resta que la pluie et une agitation inhabituelle dans l'air, comme si l'espace venait de se vider et que l'atmosphère de l'endroit tentait de se ressaisir du corps manquant, de la dépression.
Du vide.
Nuage noir et ciel bas.
Un mot tournait dans sa tête, depuis le matin, un mot étrange, d'une inquiétante beauté.
Elle l'entendait, mais ne voulait pas le voir.
Et maintenant, il s'incarnait devant elle, mur stratosphérique, noir, gris et blanc.
Mais elle n'en voyait pas les nuances.
Il n'était qu'obscurité.
Elle se sentit oppressée et quitta la lumière du filament de fer.
En marchant au hasard, elle arriva sur une place surmontée d'une église qui semblait la narguer de ses hauteurs.
Le bâtiment était moderne, géométrique, en angles aigus.
Affleurant à la surface, juste sous la rosace, une multitude de tiges métalliques étaient fichées dans la pierre.
De loin, on aurait dit un corps en reconstruction, comme les chairs suppliciées de victimes d'accidents de la route, bardées de broches, de tiges et de tubulures chargées de faire tenir droit ce qui avait été saccagé, déchiré.
L'enveloppe.
Réparer l'enveloppe.
Lui donner l'apparence de ce qu'elle doit être.
Elle se rapprocha de l'église : les plaques de marbres apposées avaient la couleur de l'ambre et leurs veines serpentaient verticalement, s'entortillant autour des tubulures d'acier.
Comme une chair qu'on cautérise.
Elle détourna les yeux, baissa la tête et disparut dans la pluie.
Plus tard, bien plus tard, elle lui écrirait tout cela, et lui enverrait.

# Posté le mardi 10 mars 2009 10:32

Modifié le mardi 10 mars 2009 11:16

Easy way out.

Easy way out.
C'est une ligne de fuite qui découpe l'horizon, aiguë et tranchante, elle scinde ta vision en deux.
Le fixe et le mobile, ce qui s'échappe et ce qui reste à tes côtés.
Les mains sur le volant, tu ne parviens qu'à fixer l'horizon et tu manques tout ce qui file d'un côté et de l'autre de la voiture.
Tu ne vois que la perspective, incapable de saisir le détail.
Ca fait déjà deux heures que tu roules, ton GPS t'emmène et te perd, Charon de puces et de circuit.
Le ciel est dégagé, tu roules vers l'océan.
Cette direction t'est familière, un moment, et puis plus rien.
Alors tu suis les ordres informatisés.
La route est vallonnée, ronde, accueillante.
Tu ne sais plus où tu es, tu ne sais pas où tu vas, les noms des villages que tu traverses deviennent équivoques.
Le ciel est d'un bleu étrange, inhabituel.
L'espace d'un instant, tu as l'impression que c'est l'été.
Tu roules vers la côte.
Vers le sable, les falaises et les nuages de coton glacé.
Immobiles.
Et puis tu reconnais la route, les chemins, le village.
Et tu reviens là-bas.
Là où tu n'étais pas allé depuis bien longtemps, depuis ce jour, depuis ces mots.
Comme si tu avais rebroussé chemin et pris ta vie à rebours.
Tu ne t'arrêtes pas, impossible.
Alors tu fais le tour, tu contournes, deux ou trois fois, au ralenti, comme dans un film.
Et tu te vois conduire, extrait de ton corps, tu contemples cet extrait de ton c½ur.
Et tu l'abandonnes.
Encore.
Tu passes devant l'église de pierres.
Tu la pensais plus grande, plus sombre, comme empreinte d'une laideur manifeste qui ne pourrait que te révulser.
Mais elle ne te fait rien.
Ce n'est qu'une église.
Alors tu repars, vers le sable fin et les vagues froissées.
Pour revenir, tu coupes la voix.
La musique envahie l'habitacle.
Tu parcours la côte, et les falaises déchirées.
Tu passes un viaduc, et tu regardes en bas.
Tout est minuscule, comme si tu passais au dessus d'une miniature, d'un simulacre.
Tu te perds.
Tu ne sais plus où tu es.

I was a ghost.

I was there at the scene.

It smelled like gasoline.
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# Posté le jeudi 26 février 2009 17:54

It felt like nothingness.

It felt like nothingness.
Ils sont deux, un peu hésitants, un peu gauches.
Une vingtaine d'année chacun, ils restent là, sur le seuil de la porte, attendant que l'autre fasse le premier pas.
Et puis elle se décide.
Lui porte un jean ciré, un caban et des Converses multicolores.
Elle, plutôt mignonne, des yeux noisettes, jean gris et manteau noir.
La pluie n'a pas épargné son maquillage et l'espace d'un instant, il me semble qu'elle pleure.
Arrivée à ma hauteur, elle me détrompe d'un sourire et s'engage dans l'escalier.
Son ami la suit et gagne l'étage alors que je referme la porte de la cour.
Lorsque j'arrive sur le palier, ils ne sont déjà plus là et ont rejoint le séjour.
La pièce désertée est remplie de lumière.
Les murs récemment blanchis ne portent plus de traces.
Disparues les encoches, les trous, les anfractuosités, plus rien.
Pas une trace de nos ombres projetées.
Le sol a été refait. Nos pas ont disparu.
L'espace d'un instant, j'ai l'impression d'enterrer quelqu'un.
Moi, sans doute.
Mais juste un fragment.
Peut-être que si l'on creusait sous ce plancher, on entendrait nos cris, nos rires, nos larmes et nos disputes insensées, résonner, là, dans les fissures de ce bois.
Ils s'enthousiasment de la lumière, de la taille du salon, des murs blancs, vierges et prometteurs.
La cuisine est fabuleuse, spacieuse et riche en recoins pour cacher un millier d'ingrédients, et cuisiner ensemble.
La pièce point d'interrogation, leur inspire mille idées : ce sera un bureau, ce sera une salle à manger, ce sera une chambre d'enfant.
Ils rient.
Ils traversent l'appartement et arrivent dans une salle de bain que je ne connais pas : plus rien n'est pareil.
Le papier peint fleuri tendance eighties à été remplacé par un laqué blanc clinique.
La lumière est crue, blanche, directe.
En pleine lumière, le miroir semble refléter un halo autour de moi.
Je ne suis pas un spectre mais ces lieux me renvoient, ailleurs, avant.
Je me retourne et je la vois ouvrir le meuble de toilette qui est demeuré là.
Les tiroirs sont vides, la penderie n'a jamais supporté le moindre vêtement, c'est une évidence.
Tout est vierge.
Impression curieuse de perdre ce qui ne t'a jamais appartenu.
Comme l'enfant qu'elle est encore, elle sautille d'enthousiasme, traverse le palier et gagne la chambre en devenir.
Une porte y a été ajoutée.
Alors que je rentre dans la pièce, je vois une pile de CD sur le sol, un tas de vêtements dans un coin, une lampe de chevet éclatée par terre, des livres déchirés, des magasines féminins, deux matelas posés sur la moquette, dans un coin de la pièce, des posters sur le mur, un pistolet à balles en mousse sur une chaise rouge, deux étagères recouvertes de vêtements.
Elle rentre dans la chambre, allume la lumière et instantanément, je vois que tout a disparu.
Ce qui demeure vivant n'est plus ici.
Ils adorent l'appartement, et je peux voir dans leurs yeux les projets qui les portent.
Je ne les envie pas, je suis heureux pour eux.
Ils descendent dans la cour alors que je reste immobile dans le salon à fixer le dehors au travers des vitres opaques.
Puis je gagne l'escalier, referme la porte et les rejoint dehors.
Ils le prennent, ils le veulent, ils ont envie de rester là, un moment, de faire leur vie, leur nid, de se faire des souvenirs.
Très bien, ils l'auront.
Au moment de partir, elle me demande si j'ai vécu là.
Je lui réponds que non, puis, je les salue, leur serre la main et monte dans ma voiture.
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# Posté le mardi 17 février 2009 08:12

Modifié le mardi 17 février 2009 12:13

Home is where your heart is.

Home is where your heart is.
Elle était assise en face de lui, indécise.
Le regard quelque peu absent, il lui a tout raconté, tout ce qu'il avait sur le c½ur, la rancune, la colère, l'abattement.
Un profond sentiment d'injustice.
Le c½ur a ses raisons.
Quelle connerie.
On ne devrait pas avoir besoin de justifier ses choix par des maximes.
Elle l'écoutait avec attention, sans mot dire, avec la discrétion mesurée de celle qui sait la valeur de ce qu'on lui confie.
Le givre recouvrait les fenêtres laissant apparaître une réalité brouillée.
Quelques flocons avaient fait leur apparition.
Il sourit.
Cette neige qui semblait si belle, si pure, n'existait finalement que par le vecteur d'invisibles particules en suspension.
Ce qu'il avait toujours pris pour un symbole de pureté n'était rien d'autre qu'un amas d'eau et de poussières.
Il y avait des choses qu'il valait mieux ignorer.
Alors qu'il parcourait l'avenue pour venir jusqu'ici, la nuit était tombée à ses pieds, engloutissant l'ordinaire, le laissant seul sur le chemin qui le menait à elle.
Il avait reçu un message sur son portable, lui enjoignant de venir, quand il voulait.
Elle l'attendrait.
Alors qu'il marchait dans la rue, il sentait la pression des corps, tout contre lui.
Les corps de ceux qu'il avait laissés derrière, de ceux qui étaient sortis de sa vie, des pièces manquantes qu'il retrouverait peut-être un jour et d'autres qu'il ne reverrait jamais.
A ce moment, en face d'elle, dans la grande pièce aux hauts plafonds, il n'avait pas réalisé à quel point ils étaient semblables.
Un peu paumés, un peu distraits.
Elle avait écouté simplement et n'avait rien ajouté, juste souri, quelques fois.
Elle était aussi perdue que lui, mais n'en avait rien dit.
Elle avait juste laissé sa peine envahir l'espace, attendant qu'elle s'étouffe d'elle-même, dans un tourbillon de mots.
L'hiver et le froid qui l'accompagnaient provoquaient des variations de tension dans la maison, et la lumière blafarde du lustre de verre paraissait parfois s'embraser, de concert avec les mots qui claquaient, projetant éclats et reflets sur les frises en bas-relief.
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# Posté le jeudi 08 janvier 2009 07:56

Lost Phial

Lost Phial
Il ne sait pas ce qu'il fait là.
Mais ce n'est pas comme s'il y était arrivé par hasard.
C'est une envie qui l'a guidé.
Ça lui trottait dans la tête depuis un moment.
Depuis toujours.
Depuis elle.
Immobile dans l'entrée, il observe les allées et venues, les gens qui marchent, s'arrêtent, observent,
commentent.
Il hésite un moment, puis se sent bête de rester là, alors il pénètre dans la boutique.
Le tumulte est complet, les allées remplies semblent troubler la quiétude des linéaires parfaitement rangés.
Il observe tout ça de loin, cette agitation, ce mouvement.
Comme s'il n'en était pas.
Des centaines de flacons lui font face, tous différents, translucides, opaques, aux couleurs chamarrées, aux noirs profonds.
Tous renferment un parfum différent, un fragment d'atmosphère, une parcelle signifiante, pour quelqu'un, quelque part.
Lui, il ne cherche pas grand-chose, et beaucoup à la fois.
Une effluve des temps passés, le parfum d'une époque.
Son parfum.
Il l'avait cherché, il y a quelques années et ne l'avait jamais retrouvé.
Les souvenirs et la nostalgie ne s'accordent que rarement aux impératifs commerciaux.
Son regard balaye les linéaires, machinalement, convaincu de l'absence.
Et puis il se fige.
Là, entre un buste bleuté et une coupole cristalline, il reconnait: la forme, l'opacité, la profondeur du rouge, artériel, cardiaque.
Presque noir.
Délicatement, il saisit le flacon, tourne sa paume vers le ciel et dépose quelques gouttes du contenu sur son poignet.
Puis, il repose la bouteille, attend quelques secondes et lève la paume vers son visage, pour mieux
s'imprégner du parfum.
Alors qu'il retrouve cette fragrance du passé, un frisson lui parcourt l'échine et ses yeux se ferment,
nerveusement, probablement avec l'attitude de l'addict qui, enfin, obtient sa dose.
Tout lui revient au travers de la saveur sucrée.
Il ressent avec ironie la force des souvenirs recréés par ce simple assemblage de molécules.
Mais tout de même, elle est là, à son coté.
L'Absente.
Et partout où il ira, lors de cette journée, elle le suivra, elle sera là, à marcher dans ses pas.
Et le matin, lorsque toute fragrance aura disparu, alors il sera apaisé.
Heureux de la savoir vivante.
Quelque part.
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# Posté le mercredi 31 décembre 2008 10:52